Article tiré de  :http://www.huffingtonpost.fr/2015/11/18/rescapes-attentats-culpabilite-survivant_n_8582230.html

ATTENTATS – Ils ont vécu les attentats du 13 novembre et en sont sortis, blessés ou indemnes. Ils ont vu les corps tomber et le regard des assaillants, ils ont entendu les tirs des Kalachnikov, ils ont senti l’odeur de la poudre.

Mais pour ces « miraculés », après l’horreur de l’instant vécu viendra ensuite le stress post-traumatique et, pour certains, le « syndrome du survivant » ou, en d’autres termes, la culpabilité que les rescapés peuvent ressentir à l’idée que les autres, eux, n’ont pas eu cette chance.

« Pourquoi pas nous? »

« Sommes-nous des miraculés ou juste sommes-nous passés au travers de ces épreuves avec le timing parfait ? Impossible de savoir. Pourquoi pas nous? », s’interroge Benoît dans un récit livré sur Slate. Il était au concert des Eagles of Death Metal et a réussi à se réfugier avec son frère dans un appartement au-dessus du Bataclan.

Lui aussi rescapé du Bataclan, Pierre se pose les mêmes questions: « Pourquoi je ne suis pas mort, et les autres ne sont pas vivants? Pourquoi je n’ai pas aidé les gens? (…) Pourquoi cette femme enceinte a été piétinée? Pourquoi ces gamins ont reçu une balle, alors que ce n’était même pas le début de leur vie, alors qu’ils étaient juste en train de commencer à kiffer des choses que l’on adore tous… On se dit qu’on n’a pas le droit de vivre à leur place. »

Le lendemain des attentats, Eva, qui a réussi à s’enfuir de la salle de concert par son entrée principale, s’est rendue dans une cellule psychologique pour agir contre cette « culpabilité qui l’habite de n’avoir rien pu faire pour les autres ».

Sentiment d’avoir une « dette par rapport à la vie »

Le « syndrome du survivant », explique la psychologue Florence Bataille à 20 Minutes, c’est « ce sentiment de ne pas se sentir victime parce qu’on est vivant. Il y a une forme de culpabilité. Ils considèrent qu’ils doivent aider les autres ».

Pour Jean-Michel Coq, maître de conférence en psychologie clinique à l’Université de Rouen, contacté par Le Figaro Madame, pour ces rescapés, « c’est un peu comme s’ils avaient une dette par rapport à la vie ». « Avoir été sous des cadavres pour sauver sa vie est horrible, les images leur reviennent au cours de leur journée de travail, la nuit sous forme de cauchemar », ajoute-t-il.

Interrogée par Psychologies après les attentats de Charlie Hebdo, la docteure en psychopathologie et psychothérapeute Hélène Romano détaillait ce que cette culpabilité du survivant pouvait engendrer chez les victimes. Ces troubles, explique-t-elle, sont, le plus souvent (mais impossible de généraliser:): « des reviviscences, des cauchemars, des angoisses, des peurs inexpliquées, de l’anxiété à chaque bruit qui peut évoquer le souvenir du drame ». Mais il se traduit aussi par des « ressassements, des ruminations: se dire que l’on aurait du mourir à la place de l’autre, ou avec l’autre. À cela, s’ajoute généralement une asthénie, c’est-à-dire une perte d’élan vital : on ne se sent plus légitime à vivre, plus légitime à être là, on ne parvient plus à se projeter dans des choses positives parce que l’on se sent coupable de vivre ».

Pour qu’ils puissent tourner la page, éviter le stress qui peut s’installer pendant plusieurs années dans bon nombre de cas, ces personnes doivent être suivies.

C’est pourquoi des cellules psychologiques ont été mises en place dans la foulée des attentats. Celles-ci permettent, entre autres, d’aider les rescapés à comprendre et accepter les pensées qui traversent leur esprit.

Notamment, comme l’explique Florence Bataille, ils doivent assimiler qu’ils sont des victimes même s’ils sont en vie: « Ce n’est pas parce que vous n’êtes pas blessés physiquement que vous n’avez rien. On soigne plus facilement un bras cassé que les conséquences psychologiques d’un attentat dont on a réchappé ».

Sans avoir été directement un « survivant », c’est-à-dire sur les lieux de l’attentat, au Bataclan, au stade ou à la terrasse d’un café, d’autres personnes peuvent ressentir cette culpabilité, comme le précise Hélène Romano. Peuvent être ainsi touchées par ce syndrome les personnes « qui auraient dû être là et qui n’y étaient pas. Ce peut être aussi quelqu’un qui passait par là quelques minutes avant ou quelqu’un qui se dit qu’il aurait pu être à la place des victimes, parce qu’il se reconnaît en elle, comme cible par exemple. »

Certains s’en sortiront en retrouvant « une position active », souligne Jean-Michel Coq, en reprenant « le contrôle de sa vie » ou encore « en témoignant à l’écrit ou à l’oral ». Mais il prévient: « certains ne réussiront pas ».